Vivre parmi la population du sud de l’Afghanistan : une approche canadienne en matière de contre-insurrection

par Caroline Leprince

 Le débat Munk sur la politique étrangère du Canada a réuni au mois de septembre dernier les trois chefs de partis fédéraux pour défendre leurs visions de la politique étrangère du pays. La première question du débat portait sur l’engagement militaire du Canada dans le combat contre l’État islamique en Irak et en Syrie (EIIS). Cela souligne l’importance du rôle que le Canada doit jouer au niveau international pour contrer les menaces pour la paix et la sécurité internationales. À mesure que le monde paraît devenir de plus en plus dangereux, l’extrémisme idéologique se propageant dans les régions les plus pauvres de la planète, le Canada doit être prêt à opérer dans ces environnements complexes, puisque les conflits futurs vont probablement se produire dans des États faibles et fragiles.

À cette fin, les leçons durement apprises pendant l’intervention canadienne en Afghanistan peuvent servir à mieux préparer le Canada aux défis du vingt et unième siècle. Le chapitre «Living among the Population in Southern Afghanistan : A Canadian Approach to Counter-Insurgency» décrit les expériences sur le terrain des tactiques anti-insurrectionnelles utilisées par les Forces armées canadiennes (FAC) au cours de son engagement dans la province de Kandahar de 2005 à 2011. Au cours des premières années de l’intervention, les batailles difficiles pour conserver le terrain se sont avérées incapables de contrer l’insurrection. L’afflux de troupes américaines additionnelles au Kandahar en 2009 a constitué le tournant majeur et a donné à la Force opérationnelle Kandahar les moyens de réaliser ses ambitions. Une occasion sans précédent s’est présentée d’adopter une nouvelle stratégie anti-insurrectionnelle centrée sur la protection de la population. Introduite pour la première fois dans le village de Deh-e-Bag en juin 2009, l’approche des villages clés a rapidement démontré sa capacité de s’attaquer aux causes profondes de l’insurrection. Avec la poussée américaine du printemps 2010, l’approche des villages clés s’est étendue et a servi à planifier des opérations de stabilisation dans les villages des districts de Dand et de Panjwayi.

Les leçons essentielles sur la contre-insurrection découlant de l’expérience en Afghanistan comprenaient :

  1. Engager des troupes suffisantes. Un obstacle majeur à la victoire dans la guerre en Afghanistan était le manque de ressources suffisantes pour mettre en œuvre la stratégie anti-insurrectionnelle. Vu le nombre de villages à protéger, vivre parmi la population en vue de la séparer des insurgés était, rétrospectivement, un but impossible à atteindre sans que les pays de l’OTAN ne fournissent le nombre de troupes nécessaire. La contre-insurrection est une tâche complexe qui nécessite assez de troupes pour atteindre ses objectifs et l’engagement de ressources doit être soutenu pendant une longue période.
  2. Adopter une approche décentralisée. Le fait d’orienter l’approche vers les districts a permis une compréhension très nette de l’environnement de sécurité dans lequel les opérations avaient lieu. Cela a aussi aidé à mieux prioriser les opérations en tenant compte des besoins des districts. Et cela assurait une stabilité à long terme dans le district concerné puisque les troupes pouvaient consolider les gains acquis dans les villages avant de passer à d’autres zones contestées.
  1. Travailler en partenariat avec les forces de sécurité locales. Cela s’est avéré la façon la plus efficace de mener des opérations. Puisque les forces de sécurité locales partagent la même culture que la population, il leur est plus facile de bâtir la confiance chez la population locale. Ces forces connaissent aussi beaucoup mieux de l’environnement sécuritaire et culturel où elles opèrent, ce qui les aide à mener des opérations anti-insurrectionnelles efficaces. Le renforcement des capacités est particulièrement important, vu que le transfert d’autorité vers les forces de sécurité locales devrait toujours être l’objectif visé de ces opérations. Par conséquent, tous les efforts consacrés au renforcement des capacités des forces locales les prépareront mieux au départ des forces de la coalition.
  1. Écouter la population. Il s’agit d’une leçon clé qui a donné les résultats les plus significatifs. Une coalition internationale peut bien arriver avec les meilleures intentions du monde; cependant, ce sont les dirigeants locaux qui ont l’influence nécessaire pour instaurer des changements dans leurs communautés, Ce n’est qu’en maintenant une relation fondée sur la confiance et la collaboration avec les dirigeants locaux que la coalition peut espérer faire des progrès durables, tels que la protection des droits des femmes. Comme dans toute autre nation, il est important de prêcher la patience, puisque le changement des mentalités prend du temps.

Au cours de leurs années en Afghanistan, les FAC se sont bâti la réputation chez leurs alliés d’être très efficaces dans la contre-insurrection. La clé de leur succès était leur capacité à créer des liens avec la population en écoutant les préoccupations de celle-ci et en apprenant à négocier avec elle. En tenant compte des points de vue des gens locaux, plutôt que d’imposer leur volonté, les Canadiens travaillaient de près avec les Afghans et les aidaient à prendre des décisions à long terme au sujet de leur sécurité.

Caroline Leprince est chercheure associée à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l’Université du Québec à Montréal. Le contenu de cette analyse demeure la seule responsabilité de l’auteure. Elle est aussi l’auteure de «Living Among the Population in Southern Afghanistan : A Canadian Approach to Counter-Insurgency,» le chapitre 5 dans Canada Among Nations 2015.

De nombreux participants à l’intervention canadienne en Afghanistan ont été interviewés pour cette contribution, dont l’actuel chef d’état-major de la Défense, le général Jonathan Vance; l’ancien représentant civil du Canada à Kandahar, M. Tim Martin; le commandant afghan de la 1re brigade de Kandahar, le brigadier-général Ahmed Habibi; le directeur du Counterinsurgency Center de l’armée américaine, le lieutenant-colonel John Paganini, entre autres. Leurs témoignages vibrants ont aidé à faire la lumière sur ce moment important de l’histoire canadienne.

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