Comment les gains commerciaux sont venus remplacer la réduction de la pauvreté comme objectif principal de l’aide étrangère canadienne

par Stephen Brown

Une décennie de règne conservateur a eu un impact profond, et principalement négatif, sur l’aide étrangère canadienne.

En ce qui concerne le niveau de l’aide, nous sommes de retour à la case départ. Au début, le gouvernement Harper a adopté le but des libéraux de doubler l’aide. Cependant, ayant atteint ce but, les conservateurs ont gelé, et puis réduit les dépenses liées à l’aide. En tant que pourcentage du revenu national brut, l’aide étrangère est actuellement inférieure à son niveau du début du règne conservateur- et à peine un tiers de la cible à laquelle le Canada s’est engagé en 1970.

Pendant un certain temps, des considérations relatives à la sécurité ont semblé dominer. L’Afghanistan est devenu le plus grand bénéficiaire de l’aide canadienne de l’histoire. Suivant une nouvelle approche «pangouvernementale,» le gouvernement a de plus en plus lié l’aide à d’autres éléments de la politique étrangère, dont la diplomatie et surtout la défense. Le résultat a été décevant sur tous les plans. Selon une évaluation gouvernementale interne, une insistance démesurée sur des buts à court terme minait la réalisation et la durabilité de résultats à long terme. Par exemple, après le retrait de ses troupes, le Canada a laissé aux Américains le soin d’achever son fameux «projet de premier plan,» le barrage Dahla. Ces derniers, cependant, avaient d’autres priorités.

Ottawa met maintenant l’accent sur les intérêts commerciaux canadiens. Par exemple, l’ancien ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino, a décrit le «besoin» qu’ont les Canadiens de tirer profit de l’aide étrangère canadienne, malgré la législation votée en 2008 qui définissait comme objectif fondamental de l’aide étrangère la réduction de la pauvreté dans les pays en développement.

L’utilisation des fonds de l’aide pour la promotion des entreprises canadiennes a une longue et honteuse histoire ponctuée d’échecs. Par exemple, l’Agence canadienne de développement international (ACDI) a dépensé plus d’un milliard $ sur son Programme de coopération pour l’investissement, mais avec très peu de résultats. Selon une évaluation interne, seulement 15,5 pour cent des projets soutenus entre 1997 et 2002 avaient réussi. Et pourtant, le gouvernement actuel veut continuer dans la même veine.

C’est dans l’utilisation des fonds de l’aide pour soutenir les entreprises minières canadiennes que l’intérêt commercial est le plus évident. En 2011, le gouvernement a affecté des dizaines de millions de dollars au soutien de projets indépendants profitant aux collectivités touchées par les mines canadiennes, achetant ainsi des appuis locaux et contribuant indirectement au chiffre d’affaires des entreprises. Marco Oved du Star a visité les trois principaux projets l’année dernière, au Pérou, au Burkina Faso et au Ghana, et a constaté des résultats médiocres. Malgré l’inefficacité ostensible de tels partenariats, le ministre du Développement international, Christian Paradis, a promis de les élargir.

Le choix de «pays ciblés» pour l’aide canadienne reflète clairement aussi les intérêts commerciaux. Cela a été démontré par la sélection du Pérou et de la Colombie en 2009 et l’ajout de la Mongolie, du Myanmar et de la République démocratique du Congo en 2014, tous des pays riches en ressources naturelles. Pour leur libérer la voie, plusieurs pays pauvres, surtout en Afrique, ont été retirés sans cérémonie de la liste, dont le Cameroun, le Malawi et le Niger.

La dévalorisation des contributions d’organisations non gouvernementales canadiennes reflétait le rôle croissant du secteur privé canadien dans la politique de développement du gouvernement. Le financement des ONG dépendait de plus en plus d’un alignement sur les priorités du gouvernement et d’un manque de critiques à l’égard des politiques du gouvernement. Les ONG qui refusaient de se rallier à la ligne gouvernementale ont vu tout à coup leur demande de renouvellement de financement refusée ou bien ont dû subir des vérifications onéreuses de la part de l’Agence du revenu du Canada.

L’abolition de l’ACDI et la prise en main de ses fonctions par le nouveau ministère des Affaires étrangères, du Commerce et du Développement en 2013 représentent l’un des héritages les plus visibles du gouvernement conservateur dans le domaine de l’aide. Les nouveaux arrangements institutionnels pourraient théoriquement ajouter des préoccupations de développement aux politiques diplomatiques et commerciales, mais le résultat probable est la subordination accrue de l’aide au développement aux politiques commerciales canadiennes et d’autres priorités de politique étrangère.

L’autre initiative de haut profil du gouvernement Harper dans le domaine de l’aide est la recherche sur la santé des mères, des nouveau-nés et des enfants (SMNE). Le gouvernement a canalisé des milliards de dollars vers ce domaine, mais son approche a limité quelque peu l’impact potentiel. Il a exclu le soutien aux services d’avortement sécuritaires, même là où ceux-ci sont légaux, et a fortement minimisé l’accès à la contraception, marginalisant ainsi quelques-uns des instruments les plus utiles pour la santé maternelle. Son approche se concentre souvent sur la mauvaise santé, plutôt que sur les causes profondes de celle-ci : la pauvreté et l’inégalité des sexes. D’ailleurs, dans ùn contexte de compressions annuelles dans le budget de l’aide, tout dollar additionnel affecté à la SMNE nécessite l’annulation de l’aide à d’autres secteurs.

La réalisation non ambiguë du gouvernement Harper est l’élimination de l’aide «liée,» un processus commencé sous le gouvernement libéral de Jean Chrétien. Le fait de ne plus exiger que les fonds de l’aide servent à acheter des biens et services au Canada, même si ceux-ci n’offrent pas le meilleur rapport qualité-prix, constitue assurément un pas en avant. Cependant, il reste beaucoup à faire.

S’il veut rétablir le Canada comme acteur réputé dans le domaine du développement international, le prochain gouvernement, quelle que soit sa couleur politique, devrait prendre des mesures immédiates pour restaurer une plus grande autonomie au programme d’aide au Canada, augmenter considérablement son budget chaque année, renouer des liens avec les ONG comme des partenaires plutôt que des sous-traitants, découpler l’aide des intérêts commerciaux canadiens et se concentrer plutôt sur la lutte à la pauvreté et à l’inégalité, ainsi que l’alignement de ses stratégies sur les priorités à long terme des pays en développement eux-mêmes.

Stephen Brown est professeur de science politique à l’Université d’Ottawa. Il a dirigé l’ouvrage collectif Struggling for Effectiveness : CIDA and Canadian Foreign Aid (2012) et codirigé Rethinking Canadian Aid (2014). De plus, il est l’auteur de «Canada’s Development Interventions: Unpacking Motives and Effectiveness in Canadian Foreign Aid,» le chapitre 7 dans Canada Among Nations 2015. Dans ce chapitre, il examine lesquels des sept «cadres» de van der Veen, sécurité, pouvoir et influence, intérêt économique, intérêt éclairé, auto-affirmation et réputation, obligation et devoir, et humanitarisme, ont motivé les initiatives d’aide canadiennes au cours des 15 dernières années. Il conclut que les motivations ont varié avec le temps et selon les partis au pouvoir et les premiers ministres.

Cet article a été publié à l’origine par le Toronto Star.

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