L’opinion publique et les interventions à l’étranger

par Jean-Christophe Boucher et Kim Richard Nossal

L’opinion publique influence-t-elle les décisions canadiennes relatives aux interventions à l’étranger? Les décideurs politiques prêtent-ils attention à ce que pensent les Canadiens ordinaires en décidant s’ils devraient engager les Forces armées canadiennes dans des missions à l’étranger?

Deux interventions récentes, la longue mission canadienne en Afghanistan et l’opération actuelle contre les forces de l’État islamique en Irak et au Levant (l’EIIL, connu aussi sous le nom de l’État Islamique d’Irak et d’al-Sham, EIIS) fournissent une excellente occasion de vérifier l’impact du public canadien sur les questions de guerre et de paix.

Dans le cas de l’Afghanistan, comme nous le montrons dans notre chapitre dans Canada Among Nations 2015, l’opinion publique était généralement fortement opposée à la mission canadienne, mais les décideurs d’Ottawa ont largement ignoré l’opposition exprimée par le public : ils ont refusé de rapatrier les troupes et ont même maintenu la mission jusqu’en 2014, alors qu’une bonne partie des forces de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord partaient. En effet, les conservateurs au pouvoir ont conspiré avec les libéraux de l’opposition pour enlever la mission en Afghanistan du programme politique intérieur.

En ce qui concerne l’opération contre l’EILL, cependant, l’opinion publique était généralement fortement en faveur de la mission canadienne. Un sondage publié par Ipsos-Reid en février montrait que plus de 76% des Canadiens appuyaient les frappes aériennes contre l’EIIL, et que 66% appuyaient le déploiement de forces spéciales dans la région. Cet appui paraît encore plus prononcé quand on se souvient que l’opinion publique «canadienne» n’existe pas vraiment, surtout en matière de politique étrangère et de défense. Les réponses régionales démontrent un appui important. Les Canadiens des Prairies étaient le plus en faveur des opérations militaires : 88% des répondants du Manitoba et de la Saskatchewan ainsi que 81% des Albertains appuyaient la mission-alors que 66% des Québécois approuvaient l’opération militaire contre l’EIIL.

Cependant, l’élite politique d’Ottawa a joué un jeu très différent face à cette question. Trois des partis de l’opposition, le Nouveau Parti démocratique (NPD), les Parti libéral et le Parti Vert ont ignoré l’appui fort des Canadiens à la mission contre l’EIIL et se sont plutôt engagés à retirer les troupes des opérations de combat. Les conservateurs ont cherché à profiter de ce dissensus de l’élite pour transformer les opérations contre l’EIIL en arme politique à utiliser contre les libéraux et le NPD. Il n’est donc pas surprenant que l’appui à la coalition contre l’EIIL occupait une place importante dans la plate-forme électorale conservatrice : «Un gouvernement conservateur réélu ne va pas se sauver en courant, comme nos adversaires aimeraient que nous le fassions. Nous n’allons pas abandonner nos alliés de la vaste coalition internationale contre le soi-disant État islamique. Nous n’allons pas retirer nos troupes de la lutte contre le terrorisme djihadiste.»

Comment expliquer ces réponses très différentes aux interventions à l’étranger?

Notre chapitre sur la mission en Afghanistan dans Elusive Pursuits cherche à expliquer pourquoi l’opposition du public a été traitée comme elle l’a été dans ce cas. Nous soutenons que la raison en est la mobilisation. Si les élites se préoccupent bien de l’opposition publique, ce qui les préoccupe le plus c’est l’opinion mobilisée, c’est-à-dire activement et ouvertement exprimée. Dans le cas de l’Afghanistan, l’opposition importante exprimée systématiquement dans les sondages ne s’est jamais mobilisée.

Nous suggérons trois raisons principales pour cela. Premièrement, un système politique ouvert tel que celui du Canada permet à l’opposition publique à une question (telle qu’une intervention à l’étranger) d’être canalisée à travers des processus politiques officiels tels que les politiques d’un parti et les élections, ce qui diminue la probabilité que cette opposition se transforme en groupe social mobilisé.

Deuxièmement, si les alignements politiques sont instables, les gouvernements peuvent miser sur les secteurs du public qui appuient leurs politiques tout en ignorant largement les voix dissidentes. Pendant la durée de la mission en Afghanistan, un changement majeur s’est produit dans les alignements politiques au Canada, notamment la chute du Parti libéral et la montée des conservateurs, ainsi que le déplacement du pouvoir politique vers l’Ouest. L’opinion publique dans l’Ouest étant plus en faveur de l’engagement militaire du pays en Afghanistan, les conservateurs ont pu compter sur leur base politique pour résister à l’opposition.

Troisièmement, pour que l’opposition publique se cristallise pour former un mouvement social, il faut une polarisation au niveau de l’élite. Dans le cas de la mission en Afghanistan, il y avait un consensus considérable chez l’élite sur l’importance de maintenir la mission : c’est-à-dire dans les deux partis principaux, les conservateurs au pouvoir et les libéraux dans l’opposition. Quant aux deux partis mineurs, le NPD et le Bloc québécois, le Bloc prenait la même position que les partis majeurs et appuyait la mission. En d’autres termes, l’ampleur du consensus chez l’élite atténuait la probabilité de mobilisation publique.

Nous montrons que tous ces facteurs ont convergé pour limiter considérablement la possibilité d’une opposition publique mobilisée contre l’intervention militaire canadienne et pour augmenter la marge de manœuvre des politiciens. Essentiellement donc, l’opposition publique à une politique spécifique constitue une condition nécessaire, mais non suffisante, pour la réactivité démocratique.

Nous pourrions faire la même observation concernant l’opération contre l’EIIL : la raison pour laquelle l’appui solide du public à cette mission n’a pas eu d’impact sur l’environnement décisionnel, c’est que l’appui à cette mission ne s’est jamais mobilisé. Tout comme ignorer les sondages au sujet de la mission en Afghanistan a peu coûté aux décideurs politiques vu l’absence de mobilisation, le NPD et les libéraux ont pu ignorer les fortes indications de l’appui du public à la mission contre l’EIIL pour promettre de retirer les forces de la mission de combat.

De même, cependant, il y avait peu d’avantages pour les partis qui cherchaient à tirer profit de l’opinion publique. Le Bloc québécois et le Parti conservateur étaient tous les deux fortement en faveur de la mission, mais le manque de mobilisation a fait qu’il y avait peu d’avantages électoraux/politiques qui découlaient de cet alignement.

Alors que nous attendons la décision du nouveau gouvernement de Justin Trudeau sur l’avenir du Canada dans l’opération contre l’EIIL, une chose est claire : le nouveau gouvernement de Trudeau sera tout aussi prêt à ignorer le large appui public à l’opération contre l’EIIL que le gouvernement de Harper l’a été à ignorer l’opposition généralisée à la mission en Afghanistan entre 2006 et 2011. La raison en est simple : sans mobilisation, l’appui, ou l’opposition, aux interventions canadiennes à l’étranger reste largement abstrait.

Jean-Christophe Boucher est professeur adjoint au Département de sciences politiques à l’Université MacEwan. Il est actuellement chercheur à l’Institut canadien des affaires mondiales; chercheur associé au Centre for Foreign Policy Studies de l’Université Dalhousie; directeur de recherche au Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec; et directeur de la critique des livres pour le Canadian Foreign Policy Journal.

 Kim Richard Nossal est professeur d’études politiques à l’Université Queen’s. Il est l’auteur d’ouvrages sur la politique étrangère canadienne, dont The Politics of Canadian Foreign Policy, 4e édition, en collaboration avec Stéphane Roussel et Stéphane Paquin (2015).

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